Le Deuil Périnatal chez les Hommes : Pourquoi il est souvent Invisible

Après une fausse couche, une interruption médicale de grossesse (IMG), une mort fœtale ou le décès d’un bébé à la naissance ou dans les premiers jours de vie, un homme peut être profondément touché.

Pourtant, sa douleur est parfois peu entendue. On lui demande comment va sa partenaire ; plus rarement, on lui demande simplement : « Et toi, comment vas-tu ? »

Le deuil périnatal chez les hommes n’est pas nécessairement moins intense. Il reste souvent moins visible, pour l’entourage, dans le couple, dans certains parcours de soin et parfois pour l’homme lui-même.

J’ai créé Papa Malgré Tout parce que j’ai moi-même découvert à quel point il peut être difficile, pour un homme, de comprendre ce qu’il traverse après la perte d’un bébé. Beaucoup continuent d’avancer, soutiennent leur partenaire, répondent aux proches et reprennent le travail, parfois sans trouver l’espace ou les mots pour parler de leur propre vécu.

Cet article explore les raisons pour lesquelles cette expérience peut rester peu reconnue, et ce qui peut aider à lui donner davantage de place.

Le Deuil Périnatal chez les Hommes : Pourquoi il est souvent Invisible

Le deuil périnatal reste difficile à nommer

Le deuil périnatal concerne la perte d’un bébé pendant la grossesse, à la naissance ou peu après. Il peut s’agir d’une fausse couche, d’une grossesse arrêtée, d’une IMG, d’une mort fœtale ou d’un décès néonatal.

Même si les réalités médicales sont différentes, une chose peut les relier : une grossesse avait commencé à prendre une place, et elle créait un nouveau futur dans le cœur des parents. Il pouvait déjà y avoir un prénom, des projets, des rendez-vous, une annonce à venir, des images, des discussions ou une manière nouvelle de se représenter comme père.

Ce futur disparaît de manière violente avec la perte. Pourtant, cette dernière peut être minimisée, en particulier lorsqu’elle survient tôt dans la grossesse ou lorsque peu de personnes sont au courant. Certaines paroles, souvent prononcées pour tenter de réconforter, peuvent rendre le deuil encore plus difficile :

  • « C’était tôt. »
  • « Vous pourrez en avoir un autre. »
  • « Il faut avancer maintenant. »
  • « Au moins, vous ne l’avez pas connu. »

Ces phrases ne disent pas forcément que les proches s’en moquent. Elles révèlent souvent un malaise : beaucoup de personnes ne savent pas comment parler d’une grossesse interrompue ou de la mort d’un bébé, d’autant plus que le deuil périnatal est un sujet encore relativement peu connu et compris dans notre société.

Et lorsqu’une perte est peu reconnue autour du couple, il devient encore plus difficile pour le père d’y trouver sa place.

Le père est souvent vu comme celui qui doit soutenir

Après une perte périnatale, l’attention se porte naturellement et largement sur la personne qui a porté la grossesse. Elle a pu vivre des symptômes physiques, des examens, une hospitalisation, un accouchement, une intervention médicale ou des conséquences corporelles qui continuent après la perte.

Reconnaître cela est essentiel.

Mais le risque est que le père ne soit plus vu que sous un seul angle : celui de l’accompagnant. Celui qui doit être disponible, protéger, rassurer, prévenir la famille, gérer les aspects pratiques ou rester stable quand tout vacille.

Ce statut endossé par les pères endeuillés, de manière consciente ou inconsciente, peut cependant conduire certains hommes à mettre leur propre vécu de côté, et les conduire à étouffer leur ressenti. Car cette position de « pilier stable » peut créer une contradiction difficile :

« Je dois être là pour elle, donc je ne peux pas m’effondrer. »

Pourtant, soutenir l’autre et avoir besoin de soutien soi-même ne s’opposent pas. Un homme peut être présent, attentif et protecteur tout en ressentant de la tristesse, de l’impuissance, de la colère ou un profond sentiment de perte.

À RETENIR

Soutenir l’autre et avoir besoin de soutien soi-même ne s’opposent pas.

Les attentes autour de la masculinité peuvent renforcer le silence

Beaucoup d’hommes ont appris, explicitement ou non, qu’ils devaient garder le contrôle dans les moments difficiles. Ne pas trop montrer. Trouver une solution. Rester utile. Continuer à fonctionner, quitte à étouffer les émotions.

Ces attentes ne concernent évidemment pas tous les hommes de la même façon. Elles dépendent de l’histoire personnelle, de l’éducation, de l’entourage, de la culture et de la manière dont chacun a appris à exprimer ses ressentis.

Mais après une perte périnatale, elles peuvent rendre la parole encore plus difficile.

Certains hommes parlent peu non parce qu’ils ne ressentent rien, mais parce qu’ils ne savent pas comment traduire ce qu’ils vivent. D’autres peuvent se réfugier dans l’action, le travail, l’organisation, le sport ou le besoin d’être seuls. D’autres encore parlent, pleurent, demandent à être accompagnés ou ressentent le besoin de raconter ce qui s’est passé.

Aucune de ces réactions ne permet de mesurer l’intensité du lien ou de la douleur.

Une étude publiée dans la revue Social Science & Medicine décrit d’ailleurs que les partenaires masculins peuvent éprouver une détresse importante après une perte de grossesse, tout en ayant le sentiment que leur chagrin est peu reconnu par l’entourage et parfois marginalisé dans les parcours de soin.

Le problème n’est donc pas qu’un homme se taise. Le problème apparaît lorsqu’il n’existe aucun espace où ce silence pourrait, s’il le souhaite, devenir une parole possible.

Dans le couple, vivre différemment ne veut pas dire vivre moins fort

Après la perte d’un bébé, les deux membres du couple peuvent être touchés par la même histoire, sans pour autant vivre la même expérience.

La personne qui a porté la grossesse a pu traverser une expérience physique, médicale et corporelle directe. Le père ou partenaire peut avoir vécu l’attente, les projets, les annonces, certaines décisions, l’impuissance, les démarches et la perte d’une place de futur père.

Ces expériences se rejoignent, mais elles ne sont pas identiques.

L’un peut avoir besoin de parler souvent. L’autre peut avoir besoin de silence, de temps ou de solitude. L’un peut sembler submergé. L’autre peut paraître plus distant, plus actif ou plus préoccupé par le quotidien.

Il est facile d’interpréter ces différences trop vite :

  • « Il ne parle pas, donc il ne souffre pas. »
  • « Elle souffre davantage, donc je n’ai pas le droit d’exister dans ce deuil. »
  • « Nous ne réagissons pas pareil, donc nous nous éloignons. »

Ces interprétations peuvent ajouter de la solitude à une période déjà difficile. Elles ne reflètent pas toujours ce qui se passe réellement.

Ainsi que le rappellent souvent les associations et professionnels spécialisés dans le deuil périnatal, les partenaires peuvent réagir au deuil de façons différentes, et ces différences n’empêchent pas une souffrance réelle de chaque côté.

Le deuil ne se compare pas. Il n’est pas une compétition entre les membres d’un couple.

Pour aller plus loin : Quand le couple ne vit pas le deuil périnatal de la même façon.

Une souffrance qui ne ressemble pas toujours à ce que l’on attend

Lorsqu’on imagine le deuil, on pense souvent aux larmes, à la tristesse exprimée ou au besoin de parler. Pourtant, la souffrance peut être moins visible et prendre des formes totalement différentes.

Après une perte périnatale, un homme peut notamment ressentir :

  • Une tristesse profonde ou un sentiment de vide.
  • De la colère, de l’injustice ou de l’incompréhension.
  • De la culpabilité, notamment autour de l’idée de ne pas avoir pu protéger son bébé ou l’autre parent.
  • Une impression d’impuissance.
  • Un besoin de s’isoler.
  • Une fatigue importante, une irritabilité ou des difficultés de concentration.
  • Le besoin de s’occuper sans arrêt ou de se réfugier dans le travail.
  • Une peur ou une inquiétude face à une future grossesse.
  • Le sentiment de ne pas savoir quelle est sa place après la perte.

Cette liste n’est ni un diagnostic ni une définition de ce que devrait ressentir un père. Certaines personnes peuvent se reconnaître dans plusieurs de ces expériences ; d’autres dans aucune.

Ce qui compte n’est pas de cocher des cases. C’est de reconnaître que l’expression émotionnelle visible n’est pas la seule forme que peut prendre la douleur.

Quand personne ne pose la question

L’invisibilité du deuil des hommes peut venir de l’entourage, des institutions ou des habitudes sociales. Mais elle peut aussi finir par être intégrée par l’homme lui-même.

À force d’entendre que sa partenaire est la personne la plus concernée, à force de répondre « ça va » pour ne pas inquiéter, à force de devoir gérer le quotidien, il peut devenir difficile de reconnaître ce qui reste douloureux.

Certaines personnes ne réalisent l’ampleur de leur peine que plus tard : à l’occasion d’une date symbolique, d’une nouvelle grossesse, d’une naissance dans l’entourage, d’un retour à la maternité, d’un changement dans le couple ou simplement lorsque le rythme du quotidien ralentit.

Ce décalage dans le temps ne rend pas le deuil moins légitime.

Des travaux de recherche en périnatalité soulignent que la reconnaissance sociale, la qualité du soutien reçu et la relation de couple peuvent influencer l’expérience psychologique après une perte de grossesse. Ces mêmes travaux relèvent que les hommes ont longtemps été sous-représentés dans les études sur le deuil périnatal et dans les dispositifs de soutien qui en découlent.

Reconnaître cette réalité peut déjà compter

Il n’existe pas de phrase qui répare la perte d’un bébé. Il n’existe pas non plus de bonne manière de réagir, de parler ou de vivre son deuil.

Mais entendre que ce qui se passe peut être réel – même quand cela ne se voit pas – peut aider certaines personnes à sortir du sentiment d’illégitimité ou d’isolement.

Vous n’avez pas à prouver que vous étiez attaché à votre bébé. Vous n’avez pas à vivre la perte comme quelqu’un d’autre pour qu’elle ait du sens. Vous n’avez pas à être constamment fort pour mériter, vous aussi, de l’attention et du soutien.

Un proche de confiance, l’équipe qui a suivi la grossesse, un médecin, une sage-femme, un psychologue, un psychiatre, une association ou un groupe de parole peuvent constituer des points d’appui selon votre situation.

Si vous ne savez pas comment expliquer à votre entourage ce que vous traversez, vous pouvez aussi leur transmettre l’article Comment aider un homme après une fausse couche ou une IMG ?, pour ouvrir la conversation sans avoir à trouver vous-même les mots.

Vous n’avez pas à prouver que vous étiez attaché à votre bébé pour que votre deuil ait du sens.

Trouver du soutien

Des points d’appui possibles

  • Votre médecin traitant.
  • La maternité ou l’équipe qui a accompagné la grossesse.
  • Une sage-femme, un psychologue ou un psychiatre.
  • Le médecin du travail si la reprise professionnelle devient difficile.
  • Une association de soutien au deuil périnatal.
  • Un groupe de parole pour parents endeuillés.

Associations et lignes d’écoute

Vous trouverez une liste complète sur la page Aide et Soutien

  • Naître et vivre — soutien et information autour du deuil périnatal.
  • SPAMA — accompagnement et information pour les parents confrontés au deuil périnatal

Si vous traversez une détresse importante, avez des idées suicidaires ou craignez de vous faire du mal, contactez sans attendre un professionnel de santé.

  • En France, le 3114 est gratuit, confidentiel et disponible 24h/24, 7j/7.
  • En cas de danger immédiat ou d’urgence médicale, appelez le 15 ou le 112.

Papa Malgré Tout : un espace complémentaire

Papa Malgré Tout propose des ressources et un programme en ligne pour les hommes et les pères concernés par une perte périnatale.

Découvrir le programme

FAQ – Deuil Périnatal des Hommes : Pourquoi il est souvent Invisible

Pourquoi le deuil périnatal des hommes est-il moins visible que celui des femmes ?

L’attention se porte naturellement sur la personne qui a porté la grossesse, qui a vécu les conséquences physiques et médicales de la perte. Le père est souvent perçu uniquement comme celui qui doit soutenir, ce qui peut l’amener à mettre son propre chagrin de côté. Les attentes sociales autour de la masculinité, qui valorisent le contrôle et la discrétion émotionnelle, renforcent également ce silence.

Les hommes souffrent-ils autant que les femmes après une fausse couche ou une IMG ?

La souffrance n’est pas nécessairement moins intense, mais elle s’exprime souvent différemment : par l’action, le travail, l’isolement ou le silence plutôt que par les larmes ou la parole. Le CHU Sainte-Justine souligne que même si les pères ne manifestent pas toujours leur tristesse aussi ouvertement, leur chagrin peut être tout aussi grand que celui de leur partenaire.

Comment un couple peut-il se reconnecter après un deuil périnatal ?

Nommer le décalage sans l’interpréter comme une faute est souvent la première étape utile, par exemple en disant simplement que l’on ne vit pas la situation de la même façon et en demandant à l’autre ce dont il a besoin. Le CHU Sainte-Justine recommande aussi d’accueillir ses émotions même lorsqu’elles diffèrent de celles du partenaire, et de chercher du soutien auprès de proches ou de groupes d’entraide si le dialogue reste difficile.

Comment reconnaître qu’un homme souffre d’un deuil périnatal s’il n’en parle pas ?

Certains signes peuvent alerter sans que la personne verbalise sa douleur : fatigue importante, irritabilité, besoin de s’occuper sans arrêt, isolement progressif, ou difficultés de concentration. L’absence de larmes ou de mots ne signifie pas l’absence de souffrance.

Pourquoi certains hommes réalisent leur deuil périnatal seulement plus tard ?

Le décalage dans le temps est fréquent : la reconnaissance de la douleur peut survenir à l’occasion d’une date symbolique, d’une nouvelle grossesse, d’une naissance dans l’entourage, ou simplement lorsque le rythme du quotidien ralentit. Ce délai ne rend pas le deuil moins réel ni moins légitime.

Où un père peut-il trouver du soutien après une perte périnatale ?

Un médecin traitant, une sage-femme, un psychologue, un psychiatre ou l’équipe ayant suivi la grossesse peuvent constituer des points d’appui. Des associations comme SPAMA ou Naître et Vivre proposent aussi une écoute spécifique et des groupes de parole pour les parents endeuillés, pères comme mères.